La mort des cafés

Île sans filIl est 18h00. Le café est plein. Un couple et leur jeune enfant s’installent à côté de moi. Je me concentre sur l’écran de mon laptop, j’essaie de continuer de travailler, mais la petite fille ne l’entend pas ainsi. Plusieurs fois, elle vient se planter à côté de moi, puis se tient immobile. Je peux presque sentir sa respiration. Plus je l’ignore, plus elle revient. Elle commence à essayer de me parler. Je ne bronche pas. Ses parents rigolent bien. Je décide de changer de café.

L’ambiance est toute autre. C’est presque vide. Trois messieurs âgés attablés à l’avant. C’est tranquille. J’ai un peu l’air de déranger le tenancier, par contre. Il est occupé à ranger et frotter derrière son comptoir. Il s’arrête et se tourne vers moi:

– Oui?
– Un allongé, s’il-vous-plaît.
– Avec du lait?
– Non, pas de lait, merci.
– Pour emporter?
– Non, pour ici. Tiens, je vais même m’asseoir au bar.

Il prépare mon allongé, j’ajoute un brownie à ma commande. Je m’attends à ce qu’il me jase ça un peu (me suis pas installé au bar pour rien), mais pas pantoute. Il a dû faire ses classes au Olympico, où il faut être un habitué de plusieurs années pour avoir droit à un sourire. Mais on s’en fout un peu parce que le café est bon. Le sien est pas mal.

Je sors mon ordinateur pour recommencer à travailler. Il y a pas loin d’une quinzaine de réseaux sans fil dans le coin, mais aucun n’est ouvert ou ne porte un nom se rapprochant de celui du café. Je referme mon laptop et le laisse devant moi sur le comptoir. Mon barrista est encore très occupé à bouger des trucs et passer le chiffon. J’ose pas le déranger avec mon désir de WiFi. Je le regarde aller et je me dis qu’il va se tourner vers moi à moment donné. Je lui demanderai à ce moment-là. Mais il ne se tourne pas. Quand il le fait, il m’ignore.

Un brownie et un allongé, ça passe vite. J’ai presque fini. Il quitte le comptoir pour essuyer les tables. Il passe à côté de moi, je le regarde avec des yeux suppliants. Ça fonctionne!

– Tout va bien?
– Oui, c’est très bon.

Il continue de marcher vers les tables, je vais le perdre.

– Je me demandais s’il y avait un réseau sans-fil que j’aurais le droit d’utiliser.
– Non, y a pas d’Internet ici. Le WiFi, c’est la mort des cafés.
– …
– Les cafés où il y a du WiFi, le monde pense que ça marche parce que c’est plein, mais c’est rempli d’étudiants qui font leur devoirs. Ils prennent un espresso pis huit verres d’eau, restent 6 heures pis après ça ils laissent 2 piasses de tip.
– On dirait que tu décris le café d’où j’arrive. C’était plein, bruyant, je suis parti.
– Si tu savais le nombre de jeunes qui rentrent ici avec leur pack sack pis qui me demandent si j’ai du WiFi. Je les envoie toutes là-bas.
– …
– J’en ai eu au début, du WiFi. Les tables étaient pleines d’ordinateur, le monde se parlait plus. C’est pas le genre d’ambiance que je veux ici.

Tout en parlant, il replace des chaises, astique des tables.

– Je veux que les gens viennent relaxer, décompresser.

Il replonge dans son mutisme et ses tâches ménagères. Les dernières clientes règlent. Je termine mon brownie et je quitte. Il reste seul dans son café.

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