La publicité (12 pouces, 5 dollars)

J’ai travaillé deux fois dans des agences de publicité, qui emploient maintenant des programmeurs comme moi dans leurs départements « interactifs ». Pour un programmeur, le principal avantage à travailler dans ce domaine, c’est qu’il pourra y côtoyer des filles jeunes et jolies (beaucoup plus que chez CGI, mettons). Le désavantage: les projets ne sont guère stimulants. Prise dans l’étau des budgets marketing trimestriels, une agence arrive rarement à convaincre son client d’investir dans un projet web à long terme. Alors on fait des « micro-sites », des bannières, des « email blasts » et des concours « viraux » (Invite tes amis à participer et augmente tes chances de gagner!).

Les belles filles, c’est le fun, mais on en vient assez vite à chercher un sens à son travail. Il faut trouver sa motivation ailleurs que dans les produits finis. Il y en a qui décident de se concentrer sur l’amélioration de leur métier, d’autres qui mènent des projets parallèles plus stimulants et il y a aussi ceux qui s’en foutent, tout simplement. Moi j’aimais bien jouer le cynique:

  • « La pub, on n’a jamais prouvé que ça marchait. »
  • « Vous surestimez tous l’importance et l’impact de votre travail. »
  • « Mettons qu’on livre ça une journée en retard, est-ce que des enfants vont mourir de faim? »

Avec cette attitude et mes réputés problèmes de sommeil (soit je rentre à 11h00, soit je dors sur/sous mon bureau dans l’après-midi), j’avais intérêt à être bon dans mon boulot si je voulais continuer à me rincer l’oeil durant les jours de semaine.

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Les Post-It dans les portes

post-it note elvis

Où je travaille il y a une grande aire ouverte et quelques bureaux fermés autour. Les bureaux sont fermés par ce qui ressemble à des portes-patios, le screen en moins. Deux grandes vitres coulissantes, de dimensions égales. Quand une porte est complètement ouverte ou complètement fermée, l’image est presque identique. Alors il arrive ce qui arrive souvent avec les portes-patios: les gens se cognent à une porte fermée.

Évidemment, quand ça arrive aux autres, c’est très drôle. Mais pour la victime, c’est différent. D’abord, on se sent vraiment épais. Ensuite, on se rend compte qu’en plus d’être épais, on s’est vraiment fait mal. Enfin, on se retourne et on voit tout le monde qui rit ou se retient tant bien que mal de rire. Imaginez que c’est votre troisième journée dans la place, et ce n’est vraiment plus drôle.

Je suis en arrêt de travail depuis un mois et demi. Je passe au bureau des fois, mais seulement le soir ou la fin de semaine, quand il n’y a personne. (C’est con, parce que ce sont les gens que j’aime le plus de cet endroit, mais c’est comme ça que je file ces temps-ci.) Ça me permet de suivre de loin ce qui se passe. Je lis mes courriels, je vois les bureaux qui s’ajoutent, qui se déplacent. Mon bureau, où on avait d’abord logé temporairement un pigiste, et qui ne semble plus exister maintenant.

Et depuis quelques semaines, l’ajout graduel de Post-It dans les portes vitrées. Des mosaïques, plusieurs couleurs, plusieurs formats. Jamais rien d’écrit sur les petits papiers autocollants. J’ai cherché un sens, une logique. Une nouvelle forme d’art? Puis j’ai cru à une inside joke, qui commence dans un bureau et qui se répand à tous les autres tranquillement, parce que tout le monde aime la joke et veut la perpétuer. On est bons là-dedans où je travaille.

Cet après-midi je suis passé là-bas et je n’étais pas seul. Mon ami, collègue et partenaire squatteur de bureau y était. Il m’a mis au courant des derniers développements. Comme je n’ai plus de poste de travail, je ne prends plus mes emails, et je traîne de la patte dans les actualités. Puis je me suis informé à propos des Post-It. « Ah ça? Y avait de plus en plus de monde qui se cognait sur les portes. » Fiat lux! C’est une mesure de sécurité. Simple et efficace: maintenant on voit très bien quand une porte est fermée.

Ensuite j’ai eu envie de raconter cette révélation anodine. C’est le genre de petite chose banale qu’on ne peut que partager avec des gens qu’on voit régulièrement: un coloc, une blonde. Je lui aurais déjà parlé du mystère des Post-It, et sans raison particulière j’aurais lancé: « Oh tu sais l’histoire des Post-It dans les portes? J’ai enfin appris c’était pourquoi! » Mais je vis seul, et je n’ai plus de blonde. Alors je raconte ça ici. J’imagine que c’est une des raisons derrière ce blog: il est mon compagnon quotidien imaginaire.

La fille du bus

Si vous avez pris le temps de me lire un peu, vous savez que j’étais en dépression il n’y a pas si longtemps. Bon, il s’agit bien sûr d’un auto-diagnostic. Ça vaut ce que ça vaut. À l’hôpital ils m’ont dit que je n’étais pas dépressif, mais plutôt une personnalité limite. Un autre diagnostic qui vaut ce qu’il vaut, c’est-à-dire pas grand chose. Je ne suis peut-être pas dépressif, mais je suis assurément plus dépressif que borderline.

Depuis mon séjour à l’hôpital, je vais mieux. J’ai touché le fond ce jour-là, et depuis, je remonte. Plus ou moins consciemment, j’ai décidé de me délester de ce qui ne me rendait plus heureux.

J’ai arrêté la torture du travail autonome, et j’ai accepté un emploi. J’y allais un peu de reculons, mais j’ai réalisé il y a quelques semaines que j’étais bien dans ce travail. J’y côtoie quotidiennement des gens jeunes, beaux et talentueux, et interagir avec eux me fait le plus grand bien. Je sens aussi que je peux faire pas mal toutes les niaiseries que je veux, et qu’elles seront acceptées, voire appréciées.

J’ai laissé ma blonde. Ça a été très dur, parce que je lui ai fait beaucoup de peine. Mais je ne l’aimais plus. C’était malsain de continuer avec elle. J’ai été à l’envers pendant quelques jours, puis je me suis mis à aller mieux. Vraiment mieux. J’ai retrouvé ma curiosité, mon énergie, mes amis, mon désir. Je m’inquiétais presque: « Ça ne peut pas être si simple, je vais briser bientôt. » Mais ça a continué.

Jusqu’à samedi dernier. Vous avez lu mes gentilles histoires de cruise? Ces petites histoires m’ont fait du bien elles aussi. Samedi dernier, je suis allé à Frenche ou meurs avec quelques ami-e-s. Le thème, c’est la cruise, alors il y a de la pression. Moi qui cherche des petits ego boosts légers, j’ai croulé sous la pression. J’ai eu l’impression que tout le monde autour de moi se matchait, et que j’étais toujours en opposition de phase avec ce que j’aurais dû faire pour me matcher moi aussi. C’était pourtant un très bon party, mais j’en suis sorti amer. C’est ce qui est poche avec le célibat: tout est possible, mais la plupart du temps, ça ne fonctionne pas.

Et maintenant je suis en vacances. Je me sens seul. Je ne me suis pas encore trouvé un nouvel appartement. Tous mes amis célibataires rencontrent du monde. Je bois et je fume de plus en plus.

Aujourd’hui je voulais me donner une satisfaction rapide, un quick win, en terminant réellement un contrat qui date de presque un an maintenant. Je me suis mis à la tâche, et plus j’avançais, plus je me créais de nouveaux problèmes au lieu de régler ceux qu’il me reste. Je me suis mis à pleurer. Une crise de larmes exactement comme dans le temps de la dépression, qui me coupe le souffle.

En retournant chez moi, je passe proche d’éclater en sanglots dans le métro. Je me traîne en peine jusqu’à l’arrière du bus. Mon arrêt approche, je me lève. À l’avant, une fille se lève et se dirige vers la porte elle aussi, face à moi. Elle est belle. Je me dis: « Cool, la hot chick descend au même arrêt que moi. » J’ai tellement pas la tête à ça, je l’avais même pas remarquée en entrant. On est trois à attendre que l’autobus s’arrête et que la porte s’ouvre. Elle en avant, moi en arrière. Elle se retourne, elle me regarde. « Oh boy, it’s on. » J’ai raté ma fenêtre pour lui sourire, par contre. Mais je commence à penser que je devrais m’essayer.

Nous sortons. Malheureusement, elle traverse tout de suite de l’autre côté de la rue. Je devrais la suivre, mais ça me ferait un détour, et je suis con comme ça. Finalement, nous allons dans la même direction, mais chacun de notre côté de la rue. Oh, elle revient de mon bord. Non, elle reste dans la rue. Et elle commence à courir et à se laisser glisser sur ses pieds dans le milieu de la rue. C’est tout joyeux, tout enfantin. Je souris. Merci, belle inconnue.