Code 601

J’habite à un coin de rue du Marché Laurier. Une petite épicerie. Ou un gros dépanneur, c’est selon. Ils ont une cuisine, dans laquelle ils préparent des petits plats, des muffins et des viennoiseries. J’y vais presque à chaque jour, ne serait-ce que pour profiter de leur spécial muffin et café à 1,99$, taxes incluses.

Un muffin dans un sac de papier brun, un café dans un verre en carton, y a pas de code barre là-dessus. La caissière doit plutôt entrer le code numérique du spécial. À coup de nouvelles caissières et de caissières ayant des blancs de mémoire, j’ai fini par apprendre le code du spécial moi-même: 601.

Tantôt, la caissière, une nouvelle, entre le code du muffin seulement (605, celui-là aussi je l’ai appris). Ça s’enligne pour me coûter 30 cents de trop quand elle va entrer le code du café. J’interviens.

– Le muffin allait avec le café.
– Ah oui, c’est vrai, le spécial.

Elle se tourne pour fouiller dans sa liste de codes.

– C’est 601.
– Quoi?
– Le code, c’est 601.

Elle vérifie quand même.

– T’as déjà travaillé ici ou t’es juste bizarre?

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Un dimanche matin

Chez Claudette (detail)Dimanche matin, 8h00. Je sors acheter un café et un muffin au marché Laurier.

Il y a une proportion impressionnante de motos dans la rue.

Déjà des gens qui déjeunent à La petite marche. Une seule table, des filles. Vu de l’autre côté de la rue, y en a une qui a l’air pas mal. C’est peut-être juste la jupe rouge.

Je croise le waiter de chez Claudette (me rappelle jamais de son nom) qui termine son shift de nuit. On se salue.

Au marché, les muffins sont encore chauds et les thermos à café, pleins. Ça me fait tout drôle. Sylvain, le gars des fruits et légumes, est en train de faire la rotation. Je suis heureux de voir qu’il en retire un peu aussi. Une des filles des cuisines (la blonde: Lysanne?) s’approche de Sylvain, elle transporte un immense cul-de-poule:

– Sylvain! Qu’est-ce tu fais là?
– Lysanne! Qu’est-ce tu fais là?

Ils se racontent la même histoire: je pourrai pas travailler tel jour de semaine, j’ai fait un switch avec un autre. La blonde remplit son cul-de-poule de légumes. Elle clenche. Les deux continuent de se taquiner:

– Si j’avais un magasin, je t’engagerais, je pense.
– Moi aussi si j’avais un magasin, je t’engagerais. T’es divertissant, Sylvain. Parfois…

Finalement, je prends une viennoiserie choco-noisettes au lieu d’un muffin. La caissière (la pas fine) est surprise quand elle regarde dans mon sac. J’imite son geste, dans une tentative de rapprochement: « Surprise, je prends pas le spécial! » Elle répond: « Non, c’est parce que c’est pas le spécial comme d’habitude. » Tentative ratée.

Je reviens par l’autre côté de St-Denis. Y a effectivement juste une tablée de bruncheurs. Est-ce qu’on peut les appeler comme ça si tôt? La fille à la jupe rouge a des belles jambes, mais j’arrive de dos. Il va falloir que je me retourne pour voir son visage. Pourquoi je tiens toujours à voir le visage? Pourquoi ne pas me satisfaire de ce qui m’est offert? En plus, il y a un gars, que j’avais pas vu à mon premier passage. Il me fait face, donc il va me voir me retourner. Et je suis rendu à leur hauteur et damn ils sont vraiment jeunes. Des ados. Je me retourne pas.

Sur St-Joseph, je croise Simon, le cook de Chez Claudette. J’imagine qu’il termine son shift de nuit lui aussi. On se salue.

Devant chez moi, une fille boit son café sur le balcon du rez-de-chaussée. La porte est ouverte, y a des cônes piqués au petit chantier pas loin devant chez nous, pour demander aux gens de ne pas se stationner là, parce qu’il y aura déménagement.

Je traverse, la salue et engage la conversation. Ils étaient locataires, mais ils ont acheté, d’où le déménagement. J’étais convaincu qu’il n’y avait que des condos de l’autre côté de la rue. Elle me confirme qu’à part cet immeuble, j’ai raison. C’est tout l’inverse de mon côté de rue, où il n’y a que des loyers, sauf dans un immeuble transformé en condos. C’est le même Italien qui est proprio de tout le côté de la rue ou presque. On se dit qu’il ferait un gros tas d’argent s’il vendait. Son logement est pas encore loué, elle peut me donner les coordonnées de la proprio si ça m’intéresse. Ça m’intéresse pas, mais je m’informe. Un grand 5 1/2. Elle ne veut pas me dire le loyer qu’elle payait, mais elle s’attend à ce que la proprio augmente à 1400$. Le monde sont malades.

Je lui souhaite bon courage pour son déménagement et je monte chez moi, où mon chat m’accueille en héros.

Hier le détecteur de fumée dans ma chambre a commencé à émettre des bips réguliers. Pile à plat. J’ai sorti mon escabeau et je suis grimpé enlever la pile. Une fois redescendu, je me suis convaincu de ne pas ranger l’escabeau: « Je vais devoir remonter placer une pile neuve très bientôt » et « La vue de l’escabeau va m’aider à ne pas oublier d’acheter une pile ».

Ce matin en me réveillant j’ai dit bonjour à l’escabeau au pied de mon lit. Les paris sont ouverts: combien de jours va-t-il rester là?

Quatre leçons de vie par le pelletage

Shoveling SnowL’hiver, il neige. Surtout depuis deux semaines. Quand il neige, il faut pelleter. Ceux qui me connaissent savent que j’aime bien chialer sur mes voisins à ce sujet.

J’habite dans un bloc assez typique, qui comprend un grand logement au rez-de-chaussée et quatre petits aux deux étages supérieurs. Ces quatre logements, dont le mien, partagent un escalier extérieur et le balcon leur donnant accès. Logiquement, la tâche du pelletage serait séparée entre les quatre locataires. Pourtant, après trois hivers, je constate que:

  1. Je suis le seul à posséder une pelle.
  2. Je suis le seul à savoir comment m’en servir.
  3. Je suis le seul qui est dérangé par les notices « SVP assurez-vous que le chemin vers votre boîte à malle est sécuritaire » que le facteur colle sur nos portes de temps en temps.

En d’autres termes, si je ne m’en occupe pas, personne ne va le faire. Peut-être que mes voisins pensent que le proprio prend ça en charge, le déneigement. Ou que je suis payé pour le faire. Lire la suite

Rumination

La rumination est souvent associée à la dépression. Dans mon cas, la rumination prend la forme de constructions mentales élaborées qui expliquent, justifient et, à la limite, encouragent mon état dépressif. La plupart du temps, je me perds dans des planifications inutiles pour des tâches simples. Par exemple, avant de manger, je devrais aller à l’épicerie. Avant d’aller à l’épicerie, je devrais m’habiller. Avant de m’habiller, je devrais prendre une douche. Avant de prendre une douche, je devrais sortir du lit. Je peux me répéter cet enchaînement des centaines de fois avant d’entreprendre la première étape.

Ce matin, j’ai ajouté une nouvelle couche à cette rumination classique. J’étais dans mon lit, éveillé. Comme toujours, mon chat dormait collé sur moi, au dessus des couvertures. Comme mon plancher est très sale, je ne me promène pas nu-pieds. Mon chat était couché du côté où sont déposées mes pantoufles. Je me suis dit: « Je vais être obligé de le déranger pour me lever du bon côté du lit. Aussi bien attendre qu’il se couche de l’autre côté de lui-même. »

J’ai pas attendu longtemps avant de me rendormir, oui.