Quatre leçons de vie par le pelletage

Shoveling SnowL’hiver, il neige. Surtout depuis deux semaines. Quand il neige, il faut pelleter. Ceux qui me connaissent savent que j’aime bien chialer sur mes voisins à ce sujet.

J’habite dans un bloc assez typique, qui comprend un grand logement au rez-de-chaussée et quatre petits aux deux étages supérieurs. Ces quatre logements, dont le mien, partagent un escalier extérieur et le balcon leur donnant accès. Logiquement, la tâche du pelletage serait séparée entre les quatre locataires. Pourtant, après trois hivers, je constate que:

  1. Je suis le seul à posséder une pelle.
  2. Je suis le seul à savoir comment m’en servir.
  3. Je suis le seul qui est dérangé par les notices « SVP assurez-vous que le chemin vers votre boîte à malle est sécuritaire » que le facteur colle sur nos portes de temps en temps.

En d’autres termes, si je ne m’en occupe pas, personne ne va le faire. Peut-être que mes voisins pensent que le proprio prend ça en charge, le déneigement. Ou que je suis payé pour le faire.

Leçon 1: on n’est jamais si bien servi que par soi-même

On a ici affaire à une version miniature de la tragédie des biens communs. Le bien commun: l’escalier. On ne peut pas vraiment le séparer en quatre et chacun utiliser sa petite partie. Collectivement, nous avons intérêt à ce que l’escalier soit bien entretenu. Individuellement, nous avons chacun intérêt à descendre l’escalier sans prendre le temps de le pelleter, parce que nous sommes en retard et que quelqu’un d’autre finira bien par le faire. L’intérêt individuel prime et la ressource collective s’appauvrit (ou dépérit, dans le cas de l’escalier).

Dans un monde idéal, chacun des quatre locataires contribuerait une part égale au déneigement. Trois matins (d’accord, plutôt midis, dans mon cas) de neige sur quatre, je sortirais chercher mon café et mon muffin et j’aurais le plaisir de descendre des marches bien déblayées. Or, ceci n’est jamais arrivé. Pour que ça se produise, comme je suis le plus soucieux de ce bien, je serais de facto responsable de mettre en place un système. Je devrais:

  1. Cogner à la porte de chacun de mes voisins pour leur dire que:
    1. Je ne suis pas payé pour déblayer
    2. J’aimerais maintenant que chacun contribue sa juste part
    3. Je propose qu’à partir de maintenant chacun déneige à son tour
  2. M’assurer régulièrement que tout le monde soit au courant d’où nous sommes rendus dans la rotation
  3. Effectuer de gentils rappels quand le déneigement tarde (Ding dong! « Tu savais que c’était à ton tour de déblayer? »)
  4. Gérer les exceptions (« Je pars pour une semaine, faudrait que quelqu’un prenne mon tour. »)
  5. Voir au renforcement, positif (« Good job, le gros! ») comme négatif (je veux même pas y penser!)

Je sais pas pour vous, mais déjà, juste l’étape 1 me fait pas trop envie. Comme c’est toujours moi qui déneige, il est raisonnable d’assumer que mes voisins s’en calissent un peu, de tout ça. Au mieux, ils vont me trouver un peu étrange. Au pire, ils vont me trouver vraiment gossant. Et comme je leur demande de contribuer à une tâche qu’ils trouvent inutile ou déplaisante, eux aussi vont se permettre d’être gossants avec moi. Moi c’est le pelletage qui m’énerve, mais je suis certain qu’eux aussi ont leur petite obsession, qui m’échappe complètement. Sauf que maintenant il sera légitime pour eux d’exiger ma contribution à leur petite obsession.

Au bout du compte, après une période initiale de bonne volonté, mes voisins vont peu à peu arrêter de pelleter. J’aurai le choix de devenir encore plus énervant avec eux ou d’arrêter moi aussi de répondre à leurs demandes. On ne sera guère plus avancés, sauf qu’on éprouvera tous un peu de ressentiment l’un envers l’autre et qu’on aura mis en place un système quelconque qui servira à rationaliser ce ressentiment en blâme officiel.

Ce qui m’amène à la plus importante leçon de toutes en ce qui concerne la cohabitation:

Si quelque chose t’énerve, occupe-t’en pis ferme ta gueule.

Tu dépenseras moins d’énergie ainsi, tu conserveras de bonnes relations avec tes voisins ou colocataires et, fait non négligeable, tu auras réglé le problème.

Leçon 2: qui ne fait pas n’apprécie pas

Je m’occupe du problème moi-même, je suis en train de pelleter. J’entends le loquet tourner dans la porte d’un de mes voisins. Je m’excite un peu:

  • « Y a quelqu’un qui va me voir pelleter. »
  • « Il/elle va peut-être comprendre que ça part pas tout seul, cette neige-là. »
  • « Je pourrais lui dire que je suis pas le concierge. »

Rendu à cette troisième pensée, je me rappelle de la première leçon et je décide de fermer ma gueule. Secrètement, j’espère quand même qu’il/elle aura un mot gentil pour mon travail. Si je ferme ma gueule, je saurai que ça vient vraiment de lui/d’elle.

La porte ouvre, un gars sort, il transporte un vélo. Je suis pas certain si je l’ai déjà vu. Ça change souvent de locataire en bas de chez moi, et ça change souvent de chum. Sans avoir fait exprès, je suis rendu à pelleter devant sa porte. Je lui dis bonjour, il me répond « Hi. » Il sort son vélo derrière moi, je bloque son chemin vers l’escalier. Je me recule pour le laisser passer. Il me dit « Sorry » et il descend l’escalier, puis part.

Et c’est ça qui est ça. Si tu te calisses d’une ressource (l’escalier), il va de soi que tu te calisses aussi de la personne qui s’en occupe. Pour toi, ce n’est pas important. C’est quelque chose que tu ne ferais jamais. Si quelqu’un d’autre le fait, c’est certainement parce qu’il y prend plaisir.

Le gars devait avoir un peu l’impression de me déranger pendant que je me masturbais. Tout ce qu’il voulait, c’était s’en aller au plus vite pour me laisser à mon plaisir solitaire. Ça ne lui aurait jamais traversé l’esprit de me remercier.

Leçon 3: si tu fais le bien, fais-le bien

Nous sommes ici:

  1. On attend pas après les autres, on le fait soi-même.
  2. On attend pas après la reconnaissance des autres, elle ne viendra pas.

Pour l’instant, c’est rien de très plaisant. Contrairement à ce que pensent mes voisins, je n’éprouve pas un plaisir particulier à déblayer le balcon et l’escalier. Je le fais parce que j’aime descendre les marches sans avoir à me tenir après la rampe, parce que je n’aime pas que mes invités ou mon facteur se sentent en danger lorsqu’ils montent chez moi les bras chargés. Bref, je le fais pour le résultat et non pour le processus.

Comment ajouter du plaisir dans l’équation? Avec la satisfaction du travail bien fait. Si l’acte de pelleter ne m’émoustille aucunement, la vue d’un escalier bien propre, sans neige et sans plaque de glace, me procure toujours un peu de plaisir. « J’ai bien travaillé », que je me dis. Cette petite satisfaction est importante. Ça vaut la peine de prendre cinq minutes de plus pour frapper à tour de bras sur les plaques de glace restantes. Sinon, je n’aurai pas atteint l’objectif: mes invités et mon facteur seront toujours en danger, je devrai encore me tenir après la rampe pour descendre.

Tant qu’à faire la job, je la fais bien. Comme ça je suis fier de moi, même pour quelque chose d’anodin comme le déneigement. Cette petite fierté m’aide à m’y remettre la fois d’après.

Leçon 4: la loi du moindre effort a le bras long

Parce qu’il faut l’admettre, on n’est pas toujours motivé à sortir pelleter. À la première neige, on est fou de joie. On sort avant même qu’elle soit terminée, pelle en main et grand sourire aux lèvres. Et franchement, c’est la meilleure façon de procéder. De la neige fraîche, c’est tout léger, ça se déplace tout seul. On n’aurait même pas besoin d’une pelle, un balai suffirait.

La fois d’après, on se dit qu’on va attendre que ça finisse avant de s’en occuper. Et quand ça finit par finir, on est fatigué, on a faim ou on est pressé de partir et on remet ça à plus tard. Pendant ce temps-là, nos voisins continuent leur va-et-vient et la neige est de plus en plus compacte, tapée et collante. Quand on s’y attaque un ou deux jours plus tard, c’est déjà moins le fun que la première fois. Il faut gratter pour bien dégager la neige collée. C’est plus long, plus forçant, on arrête pas de cogner la pelle contre la rampe, ça fait du bruit, on a l’impression de réveiller tout le quartier. Mais on arrive quand même à suivre la leçon 3 et à faire une belle job.

C’est à la troisième neige que ça se gâte. On se rappelle surtout de la chute précédente. Ça avait été de l’ouvrage. On se prend à espérer que quelqu’un d’autre s’en occupe. On regarde la météo, ils en annoncent encore dans 4-5 jours, on pourrait sans doute attendre et faire d’une pierre deux coups. Avant qu’on s’en rende compte, une semaine est passée. La neige bien tapée a eu le temps de fondre et de geler à nouveau, en glace. De la glace bien collée sur les marches. On n’est pas sorti du bois. Il faut taper de la pelle sur chaque marche pour briser la glace et la décoller. C’est long. Le bruit est encore pire que la fois d’avant. Une pelle en plastique, c’est pas l’outil idéal, mais on a été un peu cheap au Rona: on a acheté la deuxième moins chère.

Hier, quand j’ai eu fini de briser tout ce que je pouvais briser de glace, j’ai mis un peu de sel sur ce qui restait. J’étais un peu fier parce que j’avais travaillé fort, mais pas complètement parce qu’il restait encore de la glace. Je me suis promis qu’à partir de maintenant, je déblaierais toujours dès que la neige aura fini de tomber. Je tiendrai promesse le temps d’une neige. Après deux autres chutes, je serai revenu à pelleter une semaine plus tard et je me referai cette même promesse, pour la troisième ou quatrième fois cet hiver.

Leçon 5: la nature est la meilleure amie de l’homme (paresseux)

Une leçon en prime! Ce matin (midi), quand je suis sorti chercher mon muffin et mon café, j’ai admiré mon beau travail de la veille. Tout ce qui restait de glace avait fondu, j’étais content. Puis je me suis rendu compte qu’il faisait vraiment chaud. Et que la neige fondait partout. Peut-être que si j’avais attendu juste une journée de plus (la technique Ferrandez), je n’aurais pas eu à pelleter du tout…

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3 commentaires

  1. Ce n’est plus trop de saison mais je viens de tomber sur ton article et il m’a fait bien rire…bravo! Vu de France c’est assez étrange de penser que déneiger peut devenir un problème de cette ampleur mais on pourrait transposer ça pour beaucoup de choses de la vie commune, y compris dans un couple!

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