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Archives du Tag: tranche de vie

Lundi soir, passé minuit. Il n’y a pas grand monde sur Saint-Laurent. Montréal n’est pas une city that never sleeps, faut croire.

Devant moi, deux gars et une fille. La fille porte un manteau rouge. J’aime bien les vêtements rouges. Ça dit: “Regardez-moi messieurs, je suis belle et je n’ai pas peur de vos yeux.” L’idéal, c’est la petite robe rouge. Le manteau rouge, il y en a un peu trop depuis un an. Mais bon, la rue est presque vide, je ne vais pas faire la fine bouche.

Ils avancent vers moi, nous allons bientôt nous croiser. La fille commence à marcher à cloche-pied. Un des deux gars joint le mouvement. L’autre reste en retrait et continue de marcher. Au moment où elle passe à côté de moi, la fille s’exclame, le souffle court et la voix chantante: “Je me demande si on va plus vite en gambadant ou en marchant?” Le gars à côté d’elle lui sourit.

Une fraction de seconde plus tard, je croise l’autre gars et je l’entends répondre platement “On va plus vite en gambadant”. Il marche.

J’attends en ligne à l’épicerie pour payer mon muffin. La madame en avant de moi, qui achète un paquet de gommes, regarde l’étalage de gratteux et la banderolle du gros lot du 6/49, imprimée avec la valideuse, qui dit: 4 millions.

La madame: Ce gros lot-là, c’est-tu pour le prochain tirage?
Le caissier: Je sais pas. Attendez, c’est écrit ici.

Il pointe le coin en bas à gauche et essaie de lire, mais c’est à l’envers pour lui (les gratteux sont sur le comptoir) et il a de la difficulté.

La madame: Hum, attends, oui, ici! Tirage du 8 août. C’est pas le prochain.
Le caissier: Désolé.
La madame: Peux-tu me dire c’est quoi le gros lot du prochain tirage?
Le caissieur: Heu, un instant.

Le caissier se plonge la tête dans les menus de la valideuse, mais manque clairement d’expérience avec ça. Il demande l’aide de l’autre caissière à côté de lui. Elle commence à lui donner un cours de valideuse. Moi je commence à m’impatienter.

Pendant que les deux ont la tête penchée au dessus de la valideuse, la madame regarde l’écran de publicité planté dans le haut de la machine. Ça prend pas 10 secondes que le montant du prochain gros lot passe: 9 millions.

La madame: Oh, c’est beau, c’est 9 millions, ça vient de le dire!
Le caissier: Oui, un instant, je finis d’imprimer le bandeau et je vous en donne.
La madame: Non, c’est beau, merci beaucoup!

Elle s’en va.

Moi: Eh ben, c’est pas assez pour elle, 9 millions.

Le caissier sourit.

Je sors des Co-pains d’abord. Je m’y suis arrêté pour acheter mon lunch, en route vers chez Luc. Je suis toujours un peu sur mes gardes quand je suis dans ce coin-là. Mon ex demeure pas loin. On n’est pas en chicane, mais on ne se parle plus. Mais aujourd’hui j’oublie de penser à elle.

Je débarre un Bixi et je m’installe au guidon. Les bonnes instances ne m’aimeraient pas: non seulement je ne porte pas le casque, mais une de mes deux mains est occupée à tenir un café au lait. Ne pas en renverser, ne pas me brûler, ne pas en renverser, ne pas me brûler. Je suis un véritable poster child de la sécurité à vélo.

Ça ne m’empêche pas de regarder un peu autour de moi. Je suis sur Mont-Royal, il y a des filles. Justement il y en a une grande mince là-bas qui s’approche sur une rue transversale. Elle porte un petit top jaune, léger, joli. Elle respire l’été.

Mon regard revient sur elle. Je la distingue mieux maintenant. Ah oui, elle est quand même cute. Oh fuck, c’est mon ex. Elle voit que je la regarde, elle m’a reconnu. Panique.

Je lui souris, je lui fais un signe de la tête. Elle fait de même. Je suis déjà rendu pas mal loin. J’ai la tête qui regarde plus derrière que devant. Ne pas en renverser, ne pas me brûler, ne pas en renverser, ne pas me brûler.

Je me retourne en avant et je continue à rouler.

Vous le savez, j’aime parler frigo. Plus spécifiquement, j’aime parler de pas-de-frigo. Je pense que pas-de-frigo est le nouveau pas-de-télé. Le genre de truc qu’on peut plugger facilement dans une conversation et qui donne l’air frais. Alors j’étais presque content quand mon frigo s’est mis à ne plus fonctionner un peu avant les Fêtes.

Petit à petit il se réchauffait, les signes s’accumulaient: du lait suspicieux, du fromage qui vire bleu un peu trop vite et, cerise sur le sundae, la glace dans le congélateur qui devient de la vulgaire eau. À cette étape-là, j’ai commencé à me servir du congélateur comme frigo. Je me trouvais ben smatte. Mais la déchéance s’est poursuivie et bientôt le lait caillait même dans le congélateur.

J’ai commencé par utiliser mon bon vieux truc de la glacière sur le balcon. (Vive l’hiver!) Mais janvier a été assez froid cette année. Mon frigo de fortune était plus un congélateur de fortune. Pas très pratique quand vient le temps de se verser le jus d’orange du matin. Et puis ouvrir la porte du balcon plusieurs fois par jour quand il fait -20° dehors, c’est plus ou moins tentant. Survient donc cet éclair de génie:

Le cadre de fenêtre comme frigo

Le cadre de fenêtre comme frigo

Alors là, j’étais pas peu fier. D’abord, le cadre de fenêtre offre une température à la fois plus proche du convoité 3°C et beaucoup plus stable d’un jour à l’autre que la glacière à l’extérieur. Ensuite, les aliments sont beaucoup plus accessibles: juste à ouvrir la fenêtre intérieure, prendre ce qu’on veut et la refermer. Enfin, il y a beaucoup moins de froid qui entre dans la maison avec ce système. C’est win-win-win, comme disent les Marocains.

J’ai toughé comme ça pas loin d’un mois, jusqu’à ce que je me rende compte que la garantie de mon frigo réusiné échouait dans la semaine. Je suis paresseux, mais pas à ce point-là quand même. R.V. Dupuis a honoré sa garantie de façon exemplaire. Je ne saurais suffisamment les recommander. Le lendemain de mon appel, un technicien se présentait chez moi et constatait que c’était pas réparable sur place. L’après-midi même, on m’apportait un frigo de courtoisie pendant qu’on amenait le mien à l’atelier, où son trépas fut confirmé. J’ai choisi son remplaçant parmi la flotte d’appareils reconditionés de R.V. et on me livrait le lendemain.

Depuis quelques jours, ce nouveau (vieux) réfrigérateur ronronne tranquillement dans ma cuisine. Mais je ne peux m’empêcher d’observer un paradoxe: il fait froid dehors, alors je chauffe en-dedans, mais mes aliments ont besoin de fraîcheur alors je refroidis l’intérieur du frigo. N’y aurait-il pas moyen d’être plus efficace et d’utiliser pour nos aliments, en hiver du moins, cette ressource très abondante au Québec qu’est le froid?

Je traverse le parc Lafontaine à pied. Entre les terrains de pétanque et la patinoire de hockey en devenir, je croise deux adolescents. L’un deux jongle avec trois balles de tennis. L’autre se promène avec un cône de circulation (qu’il vient de dénicher, vraisemblablement) et cherche à le faire tenir à l’envers. Il finit par le coincer entre le banc et le plateau d’une table à pique-nique et semble satisfait. Il crie quelque chose à son ami, qui s’approche un peu. Il s’arrête à une quinzaine de mètres du cône, puis demande:

- On fait quoi, premier rendu à cinq?
- Es-tu malade? Premier rendu à un!

Il lance sa première balle, qui bondit trois ou quatre fois avant de s’arrêter un peu avant le cône.

- On a tu le droit aux bonds?
- Mettons que si tu l’as sans bond tu fais trois points. Avec des bonds, un point.

D’abord je souris de la contradiction. Le type qui suggérait “Premier rendu à un!” est le même qui suggère qu’un lancer vaille trois points. Quelle utilité? Mais surtout, cette scène m’émeut. Inventer un jeu avec les objets qu’on a sous la main, c’est une des grandes beautés de l’enfance. Ces ados ont gardé leurs cœurs d’enfant.

post-it note elvis

Où je travaille il y a une grande aire ouverte et quelques bureaux fermés autour. Les bureaux sont fermés par ce qui ressemble à des portes-patios, le screen en moins. Deux grandes vitres coulissantes, de dimensions égales. Quand une porte est complètement ouverte ou complètement fermée, l’image est presque identique. Alors il arrive ce qui arrive souvent avec les portes-patios: les gens se cognent à une porte fermée.

Évidemment, quand ça arrive aux autres, c’est très drôle. Mais pour la victime, c’est différent. D’abord, on se sent vraiment épais. Ensuite, on se rend compte qu’en plus d’être épais, on s’est vraiment fait mal. Enfin, on se retourne et on voit tout le monde qui rit ou se retient tant bien que mal de rire. Imaginez que c’est votre troisième journée dans la place, et ce n’est vraiment plus drôle.

Je suis en arrêt de travail depuis un mois et demi. Je passe au bureau des fois, mais seulement le soir ou la fin de semaine, quand il n’y a personne. (C’est con, parce que ce sont les gens que j’aime le plus de cet endroit, mais c’est comme ça que je file ces temps-ci.) Ça me permet de suivre de loin ce qui se passe. Je lis mes courriels, je vois les bureaux qui s’ajoutent, qui se déplacent. Mon bureau, où on avait d’abord logé temporairement un pigiste, et qui ne semble plus exister maintenant.

Et depuis quelques semaines, l’ajout graduel de Post-It dans les portes vitrées. Des mosaïques, plusieurs couleurs, plusieurs formats. Jamais rien d’écrit sur les petits papiers autocollants. J’ai cherché un sens, une logique. Une nouvelle forme d’art? Puis j’ai cru à une inside joke, qui commence dans un bureau et qui se répand à tous les autres tranquillement, parce que tout le monde aime la joke et veut la perpétuer. On est bons là-dedans où je travaille.

Cet après-midi je suis passé là-bas et je n’étais pas seul. Mon ami, collègue et partenaire squatteur de bureau y était. Il m’a mis au courant des derniers développements. Comme je n’ai plus de poste de travail, je ne prends plus mes emails, et je traîne de la patte dans les actualités. Puis je me suis informé à propos des Post-It. “Ah ça? Y avait de plus en plus de monde qui se cognait sur les portes.” Fiat lux! C’est une mesure de sécurité. Simple et efficace: maintenant on voit très bien quand une porte est fermée.

Ensuite j’ai eu envie de raconter cette révélation anodine. C’est le genre de petite chose banale qu’on ne peut que partager avec des gens qu’on voit régulièrement: un coloc, une blonde. Je lui aurais déjà parlé du mystère des Post-It, et sans raison particulière j’aurais lancé: “Oh tu sais l’histoire des Post-It dans les portes? J’ai enfin appris c’était pourquoi!” Mais je vis seul, et je n’ai plus de blonde. Alors je raconte ça ici. J’imagine que c’est une des raisons derrière ce blog: il est mon compagnon quotidien imaginaire.

Quand tu manges au St-Hubert, il te faut maintenant choisir l’ambiance: St-Hub’ ou St-Hubert “traditionnel” (comme la salade de chou, tiens tiens…). Mon ami et moi somme pressés, alors nous choisissons l’ambiance classique, avec les banquettes et les retraités dispersés ça et là. À un certain moment, nous parlons des couples que nous connaissons. Je pose la question:

- Pourquoi les filles s’intéressent tant à des trous de cul?
- Pourquoi les gars s’intéressent tant à des…
- À des salopes?
- …
- Hum… Le sexe. Les salopes, c’est bon pour le sexe.
- …
- Oui. Ça doit être excitant, un trou de cul.
- Répète donc cette phrase-là un peu plus fort pour les gens autour.
- Ça doit être excitant, un… Oh.

Ça se passe hier, au lancement de cuL. C’est au Cégep du Vieux-Montréal dans une salle multi-usages attenante à la cafétéria. Le lancement lui-même est aussi multi-usages. En plus des apprentis bédéistes barbus, de charmants étudiants plein de pep hep hep jouent un acte de théâtre, dansent ou encore lisent des textes de leur cru. Il y a aussi de la bière pas chère, et un petit buffet, mais on n’a pas le droit de sortir du local avec nos verres et nos assiettes, alors on est pris pour se parler à voix basse pour ne pas nuire au spectacle.

Un moment, je m’éloigne de notre conversation et je commence à observer en rêvassant. Je m’arrête à la fille qui joue le rôle de bouncer. C’est elle qui m’a dit que je n’ai pas le droit de sortir avec ma bière. Ça semble être l’essentiel de son travail: se tenir debout dans le cadre de porte, et rappeller aux gens de laisser leur drink en dedans. Crisse de job poche, que je me dis.

Puis je me rends compte qu’en plus d’avoir une job poche, elle est quand même assez cute. Grande, brune, lunettes, piercings, un petit genre rebelle qui transparaît même au travers de l’uniforme d’employé du cégep. Mon genre, quoi. Je devrais aller lui parler, peut-être que c’est pas une étudiante, que je me dis. (Parce que si c’est une étudiante au cégep, malgré tout ce que j’en dis, je vais la trouver un peu jeune.) Comme je suis déjà rendu à ma troisième bière, je le fais.

On parle de sa job poche, puis de ses études (au cégep, damn!), puis de ce que je fais là. Je lui dis que je viens pour mon ami cuL qui a suivi l’atelier de BD de Jimmy Beaulieu. J’explique que cuL, c’est un nom d’artiste: son prénom inversé. Elle dit: “Ah oui, un palindrome.” Et avant que j’aie le temps de la corriger, elle ajoute: “Ah non, un palindrome c’est pas ça, c’est quand c’est le même mot à l’endroit et à l’envers.” J’approuve sa correction et j’offre mon exemple classique de palindrome. Alors elle m’explique que le terme qu’elle cherchait c’était plutôt “anacyclique”. Puis nous cherchons d’autres palindromes, en vain. Enfin je la quitte poliment, parce que bon, je la trouve un peu jeune.

En y repensant aujourd’hui, je me dis trois choses:

  1. Le système d’éducation québécois n’est peut-être pas si pire que ça, finalement.
  2. Aborder une inconnue, ça crée souvent des ces petits moments délicieusement étranges. Je devrais le faire plus souvent.
  3. Une fille qui m’apprend un nouveau mot, peu importe son âge, mérite une petite place dans le vaste univers de mon désir.

Il est passé minuit. Je suis encore au bureau.

J’ai un dernier truc à finir, et ça fait un bon six heures que j’avance par courtes bribes entrecoupées de beaucoup de perte de temps: un peu de Facebook, pas mal de hockey sur table, un post qui me rend un peu triste, suivi d’une écoute à répétition de Here de Pavement, la toune officielle des peines d’amour. Des larmes pendant quelques minutes. Aussi, une longue conversation par écrit avec une amie, à propos des moves que je devrais faire ou pas dans mes lamentables histoires de coeur (qu’il faut dire vite: c’r).

Puis on raccroche, et j’ai besoin d’une autre distraction, alors je vais chercher ma guitare, et je commence à gratter. (Le bureau sert aussi de studio maison.) Les accords de « Girl » des Beatles, qu’on joue souvent. Mon chanteur n’est pas là, alors je chante moi-même, comme je le peux. Et comme toujours quand je joue cette toune, je pense à elle.

Alors je décide de l’enregistrer, avec moi à la voix, aussi mauvais que ça puisse l’être. Si c’est pas trop pire, je lui donnerai en cadeau. Je me lève pour aller plugger le studio (ça aussi, faut le dire vite: un Mac, un micro, une petite console), sans arrêter de gratter. Et ping! Une corde pète.

Ça surprend toujours. Et ça coupe un élan créatif, parce que c’est long, remplacer des cordes de guitare. Et le plus souvent, je ne dispose même pas de cordes de rechange.

Mais là, c’est encore pire. Je reste immobile un bon cinq minutes. Woah, dit mon Keanu intérieur. C’est un signe, c’est certain. Mais quel signe? Qu’il est l’heure d’aller me coucher, ou que je dois oublier cette fille?

Ça manque souvent de protéines, ce qui fait que tu as faim une couple d’heures plus tard et que ça devient insupportable un peu avant l’heure du souper. Par contre, c’est plutôt bon.

Mais ce qu’il y a de mieux Aux Vivres, c’est que c’est un repère de jolies filles. D’ailleurs, la prochaine fois, je m’assois dos au mur.

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