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Je vais très bien

Je vous ai déjà parlé de Sunn O:))). Des tounes de 15 minutes, constitués d’un mur de bruits et de vibrations de guitare électrique, avec quelques modulations occasionnelles. De la musique qui donne de l’énergie au petit matin, quoi.

Je viens de déverser leur oeuvre complète sur mon iPod Touch, et j’écoute ça en boucle, et je trouve que c’est peut-être la plus belle musique jamais enregistrée.

Pleurer dans la rue

Je sors de chez l’antiquaire. Je viens d’acheter mon set de salon, et je suis content.

Devant moi, une fille tourne le coin et se dirige vers moi. Elle cache son visage de la main. Je suis intrigué, je veux la voir. Comme nous nous croisons, elle baisse sa garde. Elle pleure, sans retenue.

Cette tristesse affichée sans pudeur, glanée au passage, me touche au plus profond de moi-même. Je m’arrête et je sens les larmes monter en moi aussi. Ça dure quelques secondes, un instant de faiblesse en pleine rue. Puis je me remets en marche.

Les boîtes de déménagement

Je déménage dans deux semaines et j’ai besoin de boîtes. Sauf que je ne suis pas capable d’en demander. Chaque fois que je vais à l’épicerie, j’y pense et ça me gêne, et je me dis que je pourrai toujours en demander la prochaine fois. Ça va durer comme ça jusqu’à ce que ce soit urgent. Et alors je vais en manquer, et je vais devoir en acheter. Acheter des boîtes. Je suis loser de même.

Après mon évaluation à l’urgence psychiatrique au début de l’automne, on m’a conseillé l’hôpital de jour. J’y ai pris rendez-vous, et quelques semaines plus tard un psychiatre un peu bonasse m’accueillait, flanqué d’une infirmière et d’une stagiaire. Moi j’étais flanqué de mon frère, qui allait plus tard me révéler que la stagiaire avait passé tout l’entretien à faire des doodles sur son pad.

Le psy me pointe une citation d’Einstein sur le mur de son bureau: “We can’t solve problems by using the same kind of thinking we used when we created them.” et avant même que j’aie pu placer un mot, il m’explique que la psychanalyse, c’est pas bon pour les “borderline” comme moi qui sont déjà très accaparés par leur propre esprit. Ça crée un feedback loop de réflexion qui souvent empire les choses.

Non, ce que ça me prend, c’est l’entraînement aux habiletés psychosociales de Marsha Linehan, un traitement de type dialectique, où le but n’est pas de comprendre, mais de se placer dans l’action avec une série de gestes apparemment anodins, mais qui viennent petit à petit à faire tilter notre cerveau. Il me donne cet exemple: aller dans une fromagerie, demander à goûter deux ou trois fromages et partir sans rien acheter. Ça me semble attirant. C’est vrai que ce me ferait changement du divan.

Normalement, c’est un programme qui se donne en six semaines, durant lesquelles le patient (c’est moi, ça!) doit être à l’hôpital tous les jours (d’où le nom “hôpital de jour”, duh). Comme j’ai maintenant un boulot, et que je vais déjà beaucoup mieux que lorsque j’étais entré à l’urgence, le bon docteur me donne le petit guide, et me dit: “Vous êtes un garçon brillant, vous êtes capable de le faire par vous-mêmes.”

C’est là qu’il se trompait. J’ai lu tout le guide en me disant souvent “Ah oui, c’est intéressant, faudrait que j’essaie ça”, mais je n’ai rien fait. Je ne suis pas allé dans le food court d’un centre d’achats pour demander un verre d’eau, le boire et m’en aller. Pas plus tard que samedi soir, j’étais dans un bar, et j’étais gêné de demander seulement un verre d’eau, alors j’ai pris un shooter de vodka en plus.

Si je suis trop gêné pour demander des boîtes vides à l’épicerie, je me demande comment je vais arriver à l’inviter prendre un verre.

Cette année-là

Une autre cure contre le blues du temps des Fêtes, c’est de regarder Claude François danser. Je ne m’en lasse pas.

La fille du bus

Si vous avez pris le temps de me lire un peu, vous savez que j’étais en dépression il n’y a pas si longtemps. Bon, il s’agit bien sûr d’un auto-diagnostic. Ça vaut ce que ça vaut. À l’hôpital ils m’ont dit que je n’étais pas dépressif, mais plutôt une personnalité limite. Un autre diagnostic qui vaut ce qu’il vaut, c’est-à-dire pas grand chose. Je ne suis peut-être pas dépressif, mais je suis assurément plus dépressif que borderline.

Depuis mon séjour à l’hôpital, je vais mieux. J’ai touché le fond ce jour-là, et depuis, je remonte. Plus ou moins consciemment, j’ai décidé de me délester de ce qui ne me rendait plus heureux.

J’ai arrêté la torture du travail autonome, et j’ai accepté un emploi. J’y allais un peu de reculons, mais j’ai réalisé il y a quelques semaines que j’étais bien dans ce travail. J’y côtoie quotidiennement des gens jeunes, beaux et talentueux, et interagir avec eux me fait le plus grand bien. Je sens aussi que je peux faire pas mal toutes les niaiseries que je veux, et qu’elles seront acceptées, voire appréciées.

J’ai laissé ma blonde. Ça a été très dur, parce que je lui ai fait beaucoup de peine. Mais je ne l’aimais plus. C’était malsain de continuer avec elle. J’ai été à l’envers pendant quelques jours, puis je me suis mis à aller mieux. Vraiment mieux. J’ai retrouvé ma curiosité, mon énergie, mes amis, mon désir. Je m’inquiétais presque: “Ça ne peut pas être si simple, je vais briser bientôt.” Mais ça a continué.

Jusqu’à samedi dernier. Vous avez lu mes gentilles histoires de cruise? Ces petites histoires m’ont fait du bien elles aussi. Samedi dernier, je suis allé à Frenche ou meurs avec quelques ami-e-s. Le thème, c’est la cruise, alors il y a de la pression. Moi qui cherche des petits ego boosts légers, j’ai croulé sous la pression. J’ai eu l’impression que tout le monde autour de moi se matchait, et que j’étais toujours en opposition de phase avec ce que j’aurais dû faire pour me matcher moi aussi. C’était pourtant un très bon party, mais j’en suis sorti amer. C’est ce qui est poche avec le célibat: tout est possible, mais la plupart du temps, ça ne fonctionne pas.

Et maintenant je suis en vacances. Je me sens seul. Je ne me suis pas encore trouvé un nouvel appartement. Tous mes amis célibataires rencontrent du monde. Je bois et je fume de plus en plus.

Aujourd’hui je voulais me donner une satisfaction rapide, un quick win, en terminant réellement un contrat qui date de presque un an maintenant. Je me suis mis à la tâche, et plus j’avançais, plus je me créais de nouveaux problèmes au lieu de régler ceux qu’il me reste. Je me suis mis à pleurer. Une crise de larmes exactement comme dans le temps de la dépression, qui me coupe le souffle.

En retournant chez moi, je passe proche d’éclater en sanglots dans le métro. Je me traîne en peine jusqu’à l’arrière du bus. Mon arrêt approche, je me lève. À l’avant, une fille se lève et se dirige vers la porte elle aussi, face à moi. Elle est belle. Je me dis: “Cool, la hot chick descend au même arrêt que moi.” J’ai tellement pas la tête à ça, je l’avais même pas remarquée en entrant. On est trois à attendre que l’autobus s’arrête et que la porte s’ouvre. Elle en avant, moi en arrière. Elle se retourne, elle me regarde. “Oh boy, it’s on.” J’ai raté ma fenêtre pour lui sourire, par contre. Mais je commence à penser que je devrais m’essayer.

Nous sortons. Malheureusement, elle traverse tout de suite de l’autre côté de la rue. Je devrais la suivre, mais ça me ferait un détour, et je suis con comme ça. Finalement, nous allons dans la même direction, mais chacun de notre côté de la rue. Oh, elle revient de mon bord. Non, elle reste dans la rue. Et elle commence à courir et à se laisser glisser sur ses pieds dans le milieu de la rue. C’est tout joyeux, tout enfantin. Je souris. Merci, belle inconnue.

Le sadique et le masochiste

C’est une blague que mon psy m’a contée.

Le masochiste dit au sadique: “Frappe-moi.” Le sadique répond: “Non.”

Sauf qu’apparemment dans la vraie vie, le masochiste gagne toujours, parce qu’il retire une jouissance de toute souffrance, donc il n’y pas moyen de le faire réellement souffrir. Dans le cas présent, la douleur de ne pas obtenir ce qu’il veut lui serait agréable.

Et dans mon cas personnel, si je me rappelle bien, nous disions que je suis à la fois le sadique et le masochiste.

Est-ce que je peux garder mon cellulaire?

Dans la salle d’attente il y avait une belle fille. Ça en prend toujours une.

Il y a deux genres de belles filles: celles qui le sont, et celles qui veulent l’être. Les premières ne peuvent y échapper, les gars les remarquent quoi qu’elles fassent, portent ou disent. Les secondes doivent travailler plus fort pour attirer l’attention: entraînement, vêtements, coupe de cheveux, maquillage, etc. Elles ne sont pas désagréables en partant, mais pour vraiment faire de l’effet, elles doivent “s’arranger”. Et c’est à peine moins efficace. Même que souvent leur façon de s’arranger peut communiquer un peu de leur personnalité, ce qui aide les stalkers comme moi à faire une sélection.

Cette fille était dans la deuxième catégorie, mais elle était bien arrangée. Peut-être un petit peu trop à mon goût, j’aime pas vraiment quand il y a trop d’accessoires qui pendent, qui clinkent-clinkent ou qui débordent d’une sacoche, mais bon elle était vraiment la meilleure option pour une vue agréable dans cette salle. Évidemment je me suis assis dans la même rangée qu’elle, alors il n’y avait pas moyen de faire ça discrètement. J’ai quand même noté qu’elle avait l’air en pleine forme, se tenant bien droite dans sa chaise avec son livre, et je me suis demandé ce qu’elle faisait là. Elle a été appelée bien vite.

Après avoir raconté mon histoire trois fois, j’attends qu’un-e spécialiste vienne me voir dans une salle d’examen de l’urgence. Je suis pas loin de la réception, ou ce qui sert de réception, et j’entends tout ce qu’ils disent. Ça m’impressionne à quel point ils se foutent de ce que les patients peuvent écouter.

À quelques reprises, quelqu’un veut placer un patient dans la G, et quelqu’un d’autre lui rappelle qu’il y a quelqu’un dans la G. Je finis par comprendre que c’est moi. Ils m’oublient tout le temps, parce que la porte est quasiment fermée, pour que je puisse pleurer dans un semblant de solitude. Parce que je suis un bon garçon, j’essaie de placer un de mes pieds dans le cadre de porte pour qu’il soit visible de l’extérieur.

J’entends parler à quelques reprises d’un cas de dépression majeure, et j’imagine que c’est moi. Finalement j’entends la délivrance, une infirmière qui parle à une autre: “Enfin! J’ai de la job pour toi. D’abord on a deux transferts en psychiatrie, dans la 6 et la G. Commence par la G.” Et on vient me chercher. J’étais bien dans la G.

Je me retrouve dans une autre salle d’attente, celle de l’urgence psychiatrique. Salle, c’est un grand mot, il s’agit de quelques chaises dans le corridor. Le deuxième transfert arrive pas longtemps après moi, et c’est la belle fille de tantôt. Encore une fois, nous nous retrouvons assis de telle façon que je ne peux pas vraiment la regarder sans que ça paraisse. J’ai envie de lui parler, mais comme souvent dans ces cas-là, les mots dans ma tête sont en anglais: “I don’t know what you’ve got, but you still look good.” J’arrive pas à traduire “you still look good” de manière satisfaisante. Et ça m’arrive une fois aux 5 ans d’aborder une étrangère. Je pense quand même que ça serait comique à raconter si on en venait à se faire poser la question: “Comment vous vous êtes rencontrés?”, et j’en reste là.

Un préposé vient nous porter à elle et à moi un petit verre et une éprouvette pour qu’on teste notre pipi. Ensuite, il lui demande s’il peut prendre ses effets personnels. Elle veut savoir pourquoi, il lui dit que c’est comme ça. J’imagine que c’est un peu comme en prison, ils ne veulent pas que tu attentes à ta vie, alors ils t’enlèvent tout ce qui peut être dangereux. Clairement, ça l’embête beaucoup de devoir se départir de tout son stock. Elle sera moins arrangée, plus nue. Elle négocie avec le préposé pièce par pièce, il concède seulement le livre. Puis vient la question: “Est-ce que je peux au moins garder mon cellulaire?” Le préposé lui rappelle, fermement mais poliment, que les cellulaires sont interdits à l’hôpital, et que le sien est déjà supposé être fermé.

Moi j’ai éteint le mien tout de suite en arrivant. C’est écrit en gros à l’entrée. Normalement, je déteste les gens qui se croient au-dessus des lois et des règlements. Je déteste aussi les filles qui sont esclaves de leur téléphone cellulaire. Mais dans cette situation, je n’ai plus l’énergie de détester, et je la trouve cute pareil.

Avez-vous des pensées suicidaires?

À l’urgence, il faut raconter ton histoire au moins trois fois, si c’est pas quatre ou cinq: pré-triage, triage, médecin généraliste, résident spécialiste, médecin spécialiste.

Hier j’ai dû répondre à cette question quatre fois. Et à chaque fois je ne savais pas quoi répondre. Ils ne pourraient pas aborder le sujet d’une façon un peu plus subtile? Je répondais quelque chose du genre “Je n’ai plus envie de vivre, mais je ne suis pas en train de faire des plans.” Et plus j’avançais vers les spécialistes, plus ils me regardaient croche, l’air de dire: “Ben qu’est-ce que tu fais ici, d’abord?”

Je cherche de l’aide. Est-ce que c’est obligé que je sois rendu à vouloir me tuer pour en avoir?

Symptôme de dépression: SunnO)))

J’ai fait le quiz Êtes-vous dépressif? sur WebMD, et j’ai pété tout un score. C’est tout juste si ils ne me disaient pas d’appeler le 911 immédiatement.

J’ai pensé à une autre question qu’ils devraient poser:

11. Avez-vous remplacé toutes les tounes sur votre iPod Shuffle par l’intégrale de Sunn0)))?

[ ] Oui [ ] Non

Ça m’aurait fait encore un autre Oui. Je suis tellement bollé.

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