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Archives du Tag: dépression

La rumination est souvent associée à la dépression. Dans mon cas, la rumination prend la forme de constructions mentales élaborées qui expliquent, justifient et, à la limite, encouragent mon état dépressif. La plupart du temps, je me perds dans des planifications inutiles pour des tâches simples. Par exemple, avant de manger, je devrais aller à l’épicerie. Avant d’aller à l’épicerie, je devrais m’habiller. Avant de m’habiller, je devrais prendre une douche. Avant de prendre une douche, je devrais sortir du lit. Je peux me répéter cet enchaînement des centaines de fois avant d’entreprendre la première étape.

Ce matin, j’ai ajouté une nouvelle couche à cette rumination classique. J’étais dans mon lit, éveillé. Comme toujours, mon chat dormait collé sur moi, au dessus des couvertures. Comme mon plancher est très sale, je ne me promène pas nu-pieds. Mon chat était couché du côté où sont déposées mes pantoufles. Je me suis dit: “Je vais être obligé de le déranger pour me lever du bon côté du lit. Aussi bien attendre qu’il se couche de l’autre côté de lui-même.”

J’ai pas attendu longtemps avant de me rendormir, oui.

Tu t’installes à ton ordinateur. Tu démarres tes logiciels de travail. Comme tu as besoin d’information pour travailler, ton fureteur fait partie de ceux-ci. Avant de commencer, tu fais un petit tour sur Facebook, question de voir ce que font tes amis qui n’en sont pas vraiment. Pas grand chose de nouveau dans le News Feed, tu vas voir le Live Feed. Ça donne un bon entraînement à la scrollwheel de ta souris. Tiens, une amie d’amie a une nouvelle photo de profil: tu lui donnes un Like et un petit commentaire coquin. Elle va peut-être laisser son chum bientôt, tu veux signaler ta présence. Y a aussi ta ferme dans Farmville qui a besoin d’un peu d’entretien.

Bon. Ça va faire le niaisage, tu te mets au travail.

Mais avant de commencer, tu démarres le download de la saison 2 de In Treatment, en te disant que ce sera ta récompense quand tu auras fini. Mais comme ça rentre assez vite, tu te permets de prendre un petit break et de regarder le premier épisode quand son téléchargement se termine. (Tu as pris soin d’accorder la priorité aux premiers épisodes dans ton logiciel BitTorrent.) Puis tant qu’à en regarder un, pourquoi pas un autre?

Beaucoup plus tard, tu te réveilles un peu en sursaut. Tu as chaud, parce que tu t’es endormi habillé sous les couvertures. L’épisode 9 d’In Treatment est en train de jouer sur ton laptop qui tient tant bien que mal sur tes cuisses. Tu as faim, parce que tu n’as pas soupé. Tu regardes ta montre: “Fuck, 4h00 du matin?”. Tu te déshabilles et tu fermes la lumière.

Tu te réveilles le lendemain vers 13h00. Tu as encore plus faim. Peut-être même un peu mal à la tête, comme tu n’as pas soupé la veille. Tu déjeunes rapidement, prends deux Advil LiquiGel et retournes te coucher, le temps que la migraine se calme. Si tu es chanceux, tu te réveilles avant le coucher du soleil, prêt à commencer une nouvelle journée, que tu te promets productive, cette fois-ci.

Tantôt j’ai été pris d’une rage de ménage. Le samedi, de minuit à trois heures du matin. Je suis de party de même. C’est probablement une phase hypomaniaque qui commence. Pour ceux qui suivent mon cas, mon diagnostic est passé du côté des troubles bipolaires, soit de type II ou cyclothymiques, selon l’intensité qu’on donne à mes phases dépressives. J’ai trouvé ça moi-même comme un grand, et le pire c’est que mon psy est complètement d’accord avec mon auto-diagnostic. Peut-être que je devrais devenir psy moi-même.

Après avoir lavé toute ma vaisselle (y en avait un paquet!) puis ordonné mon recyclage (une immense pyramide informe: ça fait un mois que je le rate) tout en refaisant pour la enième fois le plan d’affaires de Broche à foin .BIZ dans ma tête, je me suis déplacé vers la chambre.

J’ai changé mes draps. Il était plus que temps. Je me suis posé deux questions:

  1. Quand on s’est fait vendre un matelas de deux pieds d’épais comme le mien et que le drap contour n’arrivera jamais à contourner le matelas au complet, est-ce qu’il est préférable de tricher au niveau des pieds ou de la tête?
  2. Est-ce que les fabricants d’oreiller en duvet font exprès de ne pas bien emballer les plumes pour qu’il y en ait toujours une ou deux qui s’échappent quand on change la taie? Ça nous rappelle qu’on ne s’est pas payé de la camelote là non plus. Habile de leur part.

Et comme je vis seul, c’est à vous, ami-e-s sans visage et sans voix, que je pose ces questions.

Pis tant qu’à y être cuL et moi nous demandons quels mots auraient été utilisés en 1972 par ces geeks pour dire que “Les graphiques sont malades”. Vous nous aidez?

Les guides de diagnostic utilisent habituellement une formule du genre: “Le patient exhibe au moins X des Y symptômes suivants” suivi d’une liste de symptômes puis de l’avertissement “Ces symptômes ne peuvent pas être expliqués par les Z raisons suivantes” et d’une autre liste.

Depuis quelques mois, je ne vais pas très bien. À l’occasion, je me permets un auto-diagnostic. Je compte mes symptômes, je vérifie qu’il y en assez et que je ne suis pas devenu toxicomane dernièrement. C’est le fun quand mon score baisse.

Mais j’ai aussi découvert une autre liste de symptômes, plus personnelle. Ce sont les signes qui me disent que je vais bien, que je vais mieux. Ce sont des envies, des gestes qui disparaissent complètement quand je ne vais pas bien et qui reviennent sans crier gare.

Tout à l’heure j’avais un petit creux et j’ai eu envie de manger une pomme. Je la croque en ce moment. Quand je ne vais pas bien, je ne mange pas de fruits. J’en achète, parce que je sais que ce serait bon pour moi d’en manger. Mais ils pourrissent tranquillement pendant que je mange des chips et des toasts au beurre de pinottes.

Les gens me conseillent: “L’activité physique, c’est bon pour les gens dans ta situation, ils l’ont dit à la radio l’autre jour.” Je pense qu’ils inversent la relation de cause à effet. Ce n’est pas parce que je fais du sport que je vais aller mieux. C’est parce que je vais mieux que je fais du sport. En tous cas, c’est comme ça pour la pomme. Quand j’en ai envie, c’est que je vais déjà mieux.

Le symptôme le plus évident de mon bonheur, c’est la musique. L’envie d’en faire, d’en écouter. Quand je ne vais pas bien, je vis dans le silence. En ce moment j’écoute Sans Pression. Shit’s real.

post-it note elvis

Où je travaille il y a une grande aire ouverte et quelques bureaux fermés autour. Les bureaux sont fermés par ce qui ressemble à des portes-patios, le screen en moins. Deux grandes vitres coulissantes, de dimensions égales. Quand une porte est complètement ouverte ou complètement fermée, l’image est presque identique. Alors il arrive ce qui arrive souvent avec les portes-patios: les gens se cognent à une porte fermée.

Évidemment, quand ça arrive aux autres, c’est très drôle. Mais pour la victime, c’est différent. D’abord, on se sent vraiment épais. Ensuite, on se rend compte qu’en plus d’être épais, on s’est vraiment fait mal. Enfin, on se retourne et on voit tout le monde qui rit ou se retient tant bien que mal de rire. Imaginez que c’est votre troisième journée dans la place, et ce n’est vraiment plus drôle.

Je suis en arrêt de travail depuis un mois et demi. Je passe au bureau des fois, mais seulement le soir ou la fin de semaine, quand il n’y a personne. (C’est con, parce que ce sont les gens que j’aime le plus de cet endroit, mais c’est comme ça que je file ces temps-ci.) Ça me permet de suivre de loin ce qui se passe. Je lis mes courriels, je vois les bureaux qui s’ajoutent, qui se déplacent. Mon bureau, où on avait d’abord logé temporairement un pigiste, et qui ne semble plus exister maintenant.

Et depuis quelques semaines, l’ajout graduel de Post-It dans les portes vitrées. Des mosaïques, plusieurs couleurs, plusieurs formats. Jamais rien d’écrit sur les petits papiers autocollants. J’ai cherché un sens, une logique. Une nouvelle forme d’art? Puis j’ai cru à une inside joke, qui commence dans un bureau et qui se répand à tous les autres tranquillement, parce que tout le monde aime la joke et veut la perpétuer. On est bons là-dedans où je travaille.

Cet après-midi je suis passé là-bas et je n’étais pas seul. Mon ami, collègue et partenaire squatteur de bureau y était. Il m’a mis au courant des derniers développements. Comme je n’ai plus de poste de travail, je ne prends plus mes emails, et je traîne de la patte dans les actualités. Puis je me suis informé à propos des Post-It. “Ah ça? Y avait de plus en plus de monde qui se cognait sur les portes.” Fiat lux! C’est une mesure de sécurité. Simple et efficace: maintenant on voit très bien quand une porte est fermée.

Ensuite j’ai eu envie de raconter cette révélation anodine. C’est le genre de petite chose banale qu’on ne peut que partager avec des gens qu’on voit régulièrement: un coloc, une blonde. Je lui aurais déjà parlé du mystère des Post-It, et sans raison particulière j’aurais lancé: “Oh tu sais l’histoire des Post-It dans les portes? J’ai enfin appris c’était pourquoi!” Mais je vis seul, et je n’ai plus de blonde. Alors je raconte ça ici. J’imagine que c’est une des raisons derrière ce blog: il est mon compagnon quotidien imaginaire.

Je vous ai déjà parlé de Sunn O:))). Des tounes de 15 minutes, constitués d’un mur de bruits et de vibrations de guitare électrique, avec quelques modulations occasionnelles. De la musique qui donne de l’énergie au petit matin, quoi.

Je viens de déverser leur oeuvre complète sur mon iPod Touch, et j’écoute ça en boucle, et je trouve que c’est peut-être la plus belle musique jamais enregistrée.

Je sors de chez l’antiquaire. Je viens d’acheter mon set de salon, et je suis content.

Devant moi, une fille tourne le coin et se dirige vers moi. Elle cache son visage de la main. Je suis intrigué, je veux la voir. Comme nous nous croisons, elle baisse sa garde. Elle pleure, sans retenue.

Cette tristesse affichée sans pudeur, glanée au passage, me touche au plus profond de moi-même. Je m’arrête et je sens les larmes monter en moi aussi. Ça dure quelques secondes, un instant de faiblesse en pleine rue. Puis je me remets en marche.

Je déménage dans deux semaines et j’ai besoin de boîtes. Sauf que je ne suis pas capable d’en demander. Chaque fois que je vais à l’épicerie, j’y pense et ça me gêne, et je me dis que je pourrai toujours en demander la prochaine fois. Ça va durer comme ça jusqu’à ce que ce soit urgent. Et alors je vais en manquer, et je vais devoir en acheter. Acheter des boîtes. Je suis loser de même.

Après mon évaluation à l’urgence psychiatrique au début de l’automne, on m’a conseillé l’hôpital de jour. J’y ai pris rendez-vous, et quelques semaines plus tard un psychiatre un peu bonasse m’accueillait, flanqué d’une infirmière et d’une stagiaire. Moi j’étais flanqué de mon frère, qui allait plus tard me révéler que la stagiaire avait passé tout l’entretien à faire des doodles sur son pad.

Le psy me pointe une citation d’Einstein sur le mur de son bureau: “We can’t solve problems by using the same kind of thinking we used when we created them.” et avant même que j’aie pu placer un mot, il m’explique que la psychanalyse, c’est pas bon pour les “borderline” comme moi qui sont déjà très accaparés par leur propre esprit. Ça crée un feedback loop de réflexion qui souvent empire les choses.

Non, ce que ça me prend, c’est l’entraînement aux habiletés psychosociales de Marsha Linehan, un traitement de type dialectique, où le but n’est pas de comprendre, mais de se placer dans l’action avec une série de gestes apparemment anodins, mais qui viennent petit à petit à faire tilter notre cerveau. Il me donne cet exemple: aller dans une fromagerie, demander à goûter deux ou trois fromages et partir sans rien acheter. Ça me semble attirant. C’est vrai que ce me ferait changement du divan.

Normalement, c’est un programme qui se donne en six semaines, durant lesquelles le patient (c’est moi, ça!) doit être à l’hôpital tous les jours (d’où le nom “hôpital de jour”, duh). Comme j’ai maintenant un boulot, et que je vais déjà beaucoup mieux que lorsque j’étais entré à l’urgence, le bon docteur me donne le petit guide, et me dit: “Vous êtes un garçon brillant, vous êtes capable de le faire par vous-mêmes.”

C’est là qu’il se trompait. J’ai lu tout le guide en me disant souvent “Ah oui, c’est intéressant, faudrait que j’essaie ça”, mais je n’ai rien fait. Je ne suis pas allé dans le food court d’un centre d’achats pour demander un verre d’eau, le boire et m’en aller. Pas plus tard que samedi soir, j’étais dans un bar, et j’étais gêné de demander seulement un verre d’eau, alors j’ai pris un shooter de vodka en plus.

Si je suis trop gêné pour demander des boîtes vides à l’épicerie, je me demande comment je vais arriver à l’inviter prendre un verre.

Si vous avez pris le temps de me lire un peu, vous savez que j’étais en dépression il n’y a pas si longtemps. Bon, il s’agit bien sûr d’un auto-diagnostic. Ça vaut ce que ça vaut. À l’hôpital ils m’ont dit que je n’étais pas dépressif, mais plutôt une personnalité limite. Un autre diagnostic qui vaut ce qu’il vaut, c’est-à-dire pas grand chose. Je ne suis peut-être pas dépressif, mais je suis assurément plus dépressif que borderline.

Depuis mon séjour à l’hôpital, je vais mieux. J’ai touché le fond ce jour-là, et depuis, je remonte. Plus ou moins consciemment, j’ai décidé de me délester de ce qui ne me rendait plus heureux.

J’ai arrêté la torture du travail autonome, et j’ai accepté un emploi. J’y allais un peu de reculons, mais j’ai réalisé il y a quelques semaines que j’étais bien dans ce travail. J’y côtoie quotidiennement des gens jeunes, beaux et talentueux, et interagir avec eux me fait le plus grand bien. Je sens aussi que je peux faire pas mal toutes les niaiseries que je veux, et qu’elles seront acceptées, voire appréciées.

J’ai laissé ma blonde. Ça a été très dur, parce que je lui ai fait beaucoup de peine. Mais je ne l’aimais plus. C’était malsain de continuer avec elle. J’ai été à l’envers pendant quelques jours, puis je me suis mis à aller mieux. Vraiment mieux. J’ai retrouvé ma curiosité, mon énergie, mes amis, mon désir. Je m’inquiétais presque: “Ça ne peut pas être si simple, je vais briser bientôt.” Mais ça a continué.

Jusqu’à samedi dernier. Vous avez lu mes gentilles histoires de cruise? Ces petites histoires m’ont fait du bien elles aussi. Samedi dernier, je suis allé à Frenche ou meurs avec quelques ami-e-s. Le thème, c’est la cruise, alors il y a de la pression. Moi qui cherche des petits ego boosts légers, j’ai croulé sous la pression. J’ai eu l’impression que tout le monde autour de moi se matchait, et que j’étais toujours en opposition de phase avec ce que j’aurais dû faire pour me matcher moi aussi. C’était pourtant un très bon party, mais j’en suis sorti amer. C’est ce qui est poche avec le célibat: tout est possible, mais la plupart du temps, ça ne fonctionne pas.

Et maintenant je suis en vacances. Je me sens seul. Je ne me suis pas encore trouvé un nouvel appartement. Tous mes amis célibataires rencontrent du monde. Je bois et je fume de plus en plus.

Aujourd’hui je voulais me donner une satisfaction rapide, un quick win, en terminant réellement un contrat qui date de presque un an maintenant. Je me suis mis à la tâche, et plus j’avançais, plus je me créais de nouveaux problèmes au lieu de régler ceux qu’il me reste. Je me suis mis à pleurer. Une crise de larmes exactement comme dans le temps de la dépression, qui me coupe le souffle.

En retournant chez moi, je passe proche d’éclater en sanglots dans le métro. Je me traîne en peine jusqu’à l’arrière du bus. Mon arrêt approche, je me lève. À l’avant, une fille se lève et se dirige vers la porte elle aussi, face à moi. Elle est belle. Je me dis: “Cool, la hot chick descend au même arrêt que moi.” J’ai tellement pas la tête à ça, je l’avais même pas remarquée en entrant. On est trois à attendre que l’autobus s’arrête et que la porte s’ouvre. Elle en avant, moi en arrière. Elle se retourne, elle me regarde. “Oh boy, it’s on.” J’ai raté ma fenêtre pour lui sourire, par contre. Mais je commence à penser que je devrais m’essayer.

Nous sortons. Malheureusement, elle traverse tout de suite de l’autre côté de la rue. Je devrais la suivre, mais ça me ferait un détour, et je suis con comme ça. Finalement, nous allons dans la même direction, mais chacun de notre côté de la rue. Oh, elle revient de mon bord. Non, elle reste dans la rue. Et elle commence à courir et à se laisser glisser sur ses pieds dans le milieu de la rue. C’est tout joyeux, tout enfantin. Je souris. Merci, belle inconnue.

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